Pour les candidats élus, l’accession aux fonctions est parfois l’occasion de voir leur niveau de vie s’accroître de manière significative. Or on peut s’interroger sur les effets d’un tel phénomène sur la vie politique d’un pays, et notamment sur la façon dont la population perçoit ce type de comportement.

العربية (Arabe)

Une demande de transparence grandissante

C’est une pratique de plus en plus répandue à travers le monde que d’exiger des candidats à une élection un certain niveau de transparence : le plus souvent, il s’agit notamment de faire la lumière sur leur niveau de vie et l’étendue de leurs actifs : revenus, patrimoines financier et immobilier, etc. Durant les dernières décennies, cet impératif de transparence n’a cessé de gagner en légitimité à l’échelle internationale : en 2015, on comptait pas moins de 161 pays à en faire la demande, contre seulement 22 en 1980. A l’heure actuelle, ce sont plus de 80 pays qui vont jusqu’à rendre de telles informations publiques. Ainsi en France de la création, en 2013, de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP) qui est « l’aboutissement d’un mouvement de renforcement progressif des exigences de transparence incombant aux responsables publics ».

Or, il ressort de ces déclarations un résultat important : la prise de fonction politique est souvent l’occasion d’un enrichissement substantiel des politiciens et ce, dans de multiples contextes nationaux. On peut supposer qu’il y a là de quoi attirer l’attention du citoyen, voire sa suspicion, mais qu’en est-il véritablement ? Que pensent les électeurs d’un tel phénomène ? Cela a-t-il une incidence sur leur vision des décideurs politiques ? Sur leur choix de vote ?

L’enquête

Une enquête conduite en Inde a tenté de répondre à ces questions. Dans le pays, l’information concernant le patrimoine y est une étape préalable au dépôt d’une candidature et prend place dans une déclaration sous serment du candidat, accomplie auprès de l’ECI (Commission Électorale d’Inde). Ces données montrent que les politiciens indiens s’enrichissent au cours de leur mandat. L’accroissement moyen du niveau de richesse des parlementaires s’élève ainsi à 350% sur la période de 2000 à 2015 – augmentation qui a pu atteindre jusqu’à 900%. Dans l’état du Bihar, un élu a vu sa richesse multiplier par quatre sur la durée d’un seul mandat.

Pour éclairer la façon dont la population perçoit un tel phénomène, trois chercheurs américains – Simon Chauchard de l’université de Columbia, Marko Klasnja de l’université de Georgetown, et S. P. Harish du Collège William et Mary – ont interrogé, en 2015, un ensemble de 1 020 personnes dans l’état du Bihar, situé au nord-est du pays. Pour éviter les confusions, les enquêtés furent invités à se prononcer sur des candidatures politiques fictives, mais toutes présentées comme ayant de bonne chance d’être en lice aux prochaines élections, prévues six mois plus tard. Elles comportaient chacune une photo du candidat et un résumé de ses caractéristiques essentielles : en plus de son niveau de vie et de l’évolution de ses richesses, sa « couleur » politique, son appartenance ethnique, son origine sociale, son passé judiciaire – a-t-il fait l’objet de poursuites criminelles ? – et enfin des éléments de bilan politique – dans quelle mesure s’est-il démarqué par le passé ? Par quels résultats ?

Si la priorité était d’analyser les réactions des votants concernant d’éventuels accroissements de richesse, il leur était demandé d’évaluer les politiciens sous ces diverses dimensions, cela pour offrir aux chercheurs le moyen de sonder leurs représentations en profondeur : comment les électeurs réagissent-ils à l’information d’une accumulation de richesse ? Dans quelle mesure l’associent-ils à d’éventuelles pratiques de corruption ou tout autre méfait ? Enfin, ces jugements pèsent-ils – et si oui, comment – sur leur comportement électoral, et en conséquence sur l’issue des élections ?

L’accumulation de richesse, fortement rejetée

Un premier résultat est que les participants désapprouvent fortement les pratiques d’enrichissement des politiciens lorsque ceux-ci sont en poste : ils sont en moyenne moins nombreux à accorder leur vote à ce type de profil et jugent de surcroît que de tels candidats sont sans doute moins compétents que leurs homologues. C’est dire une désapprobation globale de ce type de pratiques. Pire, les enquêtés tendent à considérer que des politiciens particulièrement disposés à s’enrichir ont par ailleurs toutes les chances d’être plus corrompus et aussi plus enclins à se montrer violents – un problème récurrent en Inde. Une telle élévation du niveau de vie des politiciens peut enfin peser en termes d’intention de vote : les électeurs se tournent d’autant moins vers un politicien que la richesse accumulée est connue pour être grande. Un enrichissement personnel important est ainsi un facteur plus important que d’autres déterminants standards du vote, telle l’affiliation partisane ou ethnique du politicien. Si le premier fait baisser l’intention de vote de 26 points de pourcentage, ces derniers ne font baisser l’intention de vote que de près de 10 points de pourcentage.

L’enquête menée par Chauchard, Klasnja et Harish fait ainsi apparaître un large mouvement de rejet devant des figures politiques qui profitent de leur passage au pouvoir pour s’enrichir personnellement. Ce constat fait, les chercheurs ne se trouvent pas moins confrontés à une contradiction : l’existence d’une telle réprobation ne paraît pas empêcher la réélection de ce type de candidat. C’est notamment le cas en Inde où nombre de représentants du Bihar et d’autres régions ont continué, après des enrichissements soudains, à remporter de nouvelles élections. Certes, un tel scénario met en jeu de multiples facteurs que leur enquête ne couvre pas – il faudrait par exemple souligner l’importance de moyens financiers à disposition pour mener campagne et attirer les suffrages – il reste pour eux à s’interroger sur la façon dont le comportement des électeurs peut malgré tout contribuer à la prévalence de responsables politiques qui se sont particulièrement enrichis durant leur mandat. Si les individus réagissent généralement si mal au scénario d’un enrichissement des dirigeants, pourquoi les politiciens proches de ce profil sont-ils réélus ? Autrement dit : pourquoi ces évaluations négatives semblent peser si peu sur les issues électorales ?

Des données économiques largement méconnues

Pour compléter leur investigation, les chercheurs ont conduit une nouvelle enquête, celle-ci conçue pour déterminer si les individus connaissent l’existence de ces déclarations publiques de revenus et des informations qu’elles contiennent. S’il est des acteurs de la société civile et des médias qui sont mobilisés pour encourager la transparence sur ces questions et communiquer sur l’existence de telles données, rien ne dit qu’ils sont effectivement entendus et les chercheurs remarquent qu’on n’en sait peu sur la manière dont les individus se saisissent – ou non – de telles informations. Conduite en juin 2015, l’enquête menée dans le même Etat portait cette fois sur un échantillon de 323 répondants et répondait à deux objectifs : d’abord déterminer dans quelle mesure les répondants ont connaissance des déclarations de revenus produites par les candidats, ensuite leur faire estimer le niveau d’enrichissement de leurs représentants politiques, lors du dernier mandat.

De ces nouvelles données, il ressort à la fois que les enquêtés sont rarement informés de l’existence de telles publications et qu’ils ne sont pas en mesure d’estimer précisément le niveau de vie des élus, ni a fortiori d’éventuels cas d’enrichissement. 48% des répondants déclarent ne pas avoir eu connaissance de telles données avant l’enquête, et deux tiers d’entre eux ne pas savoir non plus qu’elles sont rendues publiques. En d’autres termes, seul un tiers des personnes interviewées connaissaient leur existence et savaient de surcroît qu’elles sont accessibles. Il n’est pas surprenant dans ces conditions que les répondants soient peu familiers des informations qu’on peut y trouver. Un peu moins d’un tiers des répondants s’est ainsi montré capable de donner une estimation correcte de la richesse des élus en poste au moment de l’enquête. Si l’on peut s’attendre à ce qu’un citoyen lambda ne soit pas précisément informé sur ces sujets, il s’avère évident que la majorité d’entre eux ignorent l’existence de ces déclarations et n’ont pas davantage une idée précise du niveau de vie de leur dirigeant. En bref, l’information en la matière demeurant méconnue, on ne saurait s’étonner que le discrédit jeté sur des élus aux parcours politiques prolifiques n’empêche pas leur réélection.

Un dernier point reste à éclairer : d’après les chercheurs, il faut encore envisager la possibilité que ce facteur compte finalement peu aux yeux du public, ou plus précisément qu’il compte moins en comparaison d’autres données. Sur cette question, les éléments tirés de la première enquête peuvent de nouveau être mis à profit : ils suggèrent que les électeurs sont considérablement moins enclins à voter pour une personnalité dont les performances en tant qu’élu laissent à désirer que pour un candidat pourvu d’un bon bilan (-36 points de pourcentage, contre -26 pour un enrichissement personnel fort). Si un tel constat n’est pas surprenant, il l’est par l’ampleur de l’écart enregistré et suggère indirectement que faire ses preuves lorsqu’on est en poste peut avoir un effet de halo : à côté d’un bilan jugé positif, l’idée d’un éventuel enrichissement paraît perdre toute importance. Comme on pouvait s’y attendre, le profil qui emporte le plus de suffrages est celui qui combine un bilan politique positif et une absence d’enrichissement, alors que le candidat le moins plébiscité est celui qui combine un bilan négatif couplé à une forte augmentation des revenus. Il est cependant notable que les répondants étaient près de 10% plus nombreux à donner leur voix à un bon bilan marqué par un fort enrichissement, plutôt qu’à un mauvais bilan dénué de tout augmentation du niveau de vie : chiffre qui dit encore l’importance des résultats et succès politiques aux yeux des votants, quand bien même ils seraient « entachés » d’un enrichissement, généralement peu apprécié des électeurs.

Conclusion

Si les conditions expérimentales démontrent l’existence d’un fort rejet à l’évocation d’un enrichissement économique élevé, ce facteur n’a pas forcément d’incidence au moment du vote. Comme on l’a vu, la majorité des électeurs n’a pas connaissance des évolutions du niveau de vie de leurs responsables politiques, et même lorsqu’ils sont informés de ces éléments, ceux-ci peuvent finalement passer au second plan devant d’autres facteurs, autorisant d’autant le maintien au pouvoir d’élus enrichis.

En savoir plus

The Journal of Politics, 2019. DOI: 10.1086/704222;
Manuscrit de pré-publication.