La question linguistique reste éminemment politique au Maroc. Le HCP recense cinq langues locales, la darija parlée par 90,9% des Marocains, le tachelhit, le tamazight et le tarifit, trois déclinaisons de la langue amazighe employée par 26% de la population et enfin la hassania, comprise par 0,8% de la population.

العربية (Arabe)

Ces langues locales sont fortement territorialisées ; la hassania est utilisée principalement dans les provinces sahariennes, le tachelhit dans la grande région du Souss, le Tamazight dans le centre Est du pays et le Tarifit au Nord. Or, la question linguistique reste au cœur des mobilisations politiques et ce, malgré la reconnaissance constitutionnelle des langues amazighes en 2011.

A partir des bases de données de Tafra, Nato Tardieu et David Goeury s’interrogent sur l’existence ou non d’une corrélation entre langue locale et comportement électoral et croisent, pour y répondre, les données du recensement de 2014 avec les résultats électoraux des communales de 2015.

Du fait de la territorialité des langues, chacune sera traitée séparément. Dans ce premier papier, ils s’intéressent au tachelhit.

Une langue dispersée à l’échelle du royaume

Avec 4,7 millions de locuteurs soit 14% de la population du Maroc, le tachelhit est la langue amazighe la plus parlée du Royaume, devant le tamazight et le tarifit. Ses locuteurs représentent plus de la moitié des 8,8 millions d’amazighophones.

C’est également la langue amazighe qui connaît la plus grande extension géographique dans le pays. Ses locuteurs sont présents dans 1512 des 1538 communes que compte le royaume. Cette répartition est notamment le fait d’une importante diaspora de petits commerçants qui se sont installés dans tout le pays mais aussi d’ouvriers à la recherche d’opportunités d’emploi.

Cinq régions marocaines ont un taux de locuteurs tachelhit supérieur à la moyenne nationale : Souss-Massa, Guelmim–Oued Noun, Marrakech–Safi et Drâa–Tafilalet et Dakhla–Oued Ed Dahab. Elles concentrent 79% des locuteurs. Cependant, seulement deux d’entre elles ont une majorité de tachelhitophones : Souss–Massa avec 66% de sa population (1 765 417 locuteurs) et Guelmim–Oued Noun avec 50% (218 650 locuteurs). Ce taux descend à 26% pour Marrakech–Safi (1 185 846 locuteurs), 22% pour Drâa–Tafilalet (359 936 locuteurs) et 18% dans le Dakhla– Oued Ed Dahab (25 198 locuteurs).

A l’image de la forte concentration de locuteurs tachelhitophones à Dakhla, le tachelhit est parlé de façon significative par de nombreux habitants, dans des communes marocaines hors de la zone dont la langue est historiquement originaire. Avec 49% de ses locuteurs qui vivent en ville, le tachelhit s’est fortement urbanisé. Ainsi, 10% des Casablancais parlent tachelhit, soit plus de 334 000 personnes. Casablanca est donc la première ville tachelhit du Maroc, devant Agadir (222 000 locuteurs). De même, 9,2% des Rbatis parlent Tachelhit soit plus de 52 000 personnes, ou encore 4% des Tangérois et des Oujdis. On note enfin des cas singuliers de communes très excentrées comme le village de pêcheurs d’Imlili, au Sud de Dakhla (60% de locuteurs) ou la commune rurale de Moulay Ahmed Cherif, à 60 km à l’ouest de la ville d’Al Hoceïma (54% de locuteurs). Ces situations rappellent les migrations historiques qui se sont succédé sur la longue durée et surtout l’exode rural massif entamé au 20e siècle vers les métropoles économiques.

Existe-t-il un comportement électoral chleuh ?

303 communes ont plus de 50% de leur population parlant tachelhit. Nous nous intéresserons ici aux 301 communes qui forment un bloc autour de l’oued Souss, massivement arabophone. 145 d’entre elles sont dans la région de Souss-Massa, qui constitue le cœur du pays chleuh, les provinces de Taroudant (66 sur 89), Tiznit (24 sur 25), Chtouka-Aït Baha (21 sur 23), Tata (17 sur 20), Agadir (13 sur 13) et Inezgane-Aït Melloul (4 sur 6). S’adjoignent à celles-ci, au sud, les communes de la province de Sidi Ifni (18 sur 19) et de Guelmim (10 sur 20) ; à l’est, celles de Ouarzazate (15 sur 17) et de Zagora (9 sur 25) ; au Nord, celles d’Essaouira (28 sur 57), de Chichaoua (26 sur 35), d’Al Haouz (37 sur 40) et d’Azilal (13 sur 44). Parmi ces communes, 255 ont un taux de tachelhitophones supérieur à 90% attestant d’un monopole linguistique.

Dans cette zone où le tachelhit est langue majoritaire, voire quasi-exclusive, le PAM est le parti qui est arrivé le plus souvent en tête lors des élections de 2015 (72 fois), suivi par le RNI (64), le PI (52), l’USFP (36), le PJD (26), le MP (24), le PPS et l’UC (13).

Cependant, il est intéressant d’observer des territorialités partisanes fortes. Ainsi, l’USFP domine les provinces de Sidi Ifni et de Guelmim, du fait de l’influence des frères Mohamed et Abdelwahab Belfkih. La province de Tiznit et la préfecture d’Agadir sont, elles, sous l’autorité du RNI, du fait de l’influence d’Aziz Akhenouch tandis que la province de Taroudant a soutenu l’Istiqlal, avec la figure d’Abdessamad Kayouh. Le PAM contrôle Chtouka-Aït Baha, Al Haouz et Chichaoua, enfin le MP celle de Ouarzazate, autour de la figure de Saïd Ameskane. Au sein de ces blocs territoriaux, le PJD s’affirme principalement dans les communes urbaines (9). Il contrôle tout particulièrement l’agglomération d’Agadir, Dcheira El Jahadia, Inezgane, Aït Melloul avec plus de 50% des suffrages, ainsi que Drargua avec 40% des votes valides. Par ailleurs, il est en tête à Tiznit, mais aussi dans les petites municipalités d’Akka ou de Fam El Hisn de la province de Tata.

Par conséquent, sur les 303 communes majoritairement tachelhitophones, c’est le PJD qui remporte le plus grand nombre de suffrages, 203 138 sur 967 944 soit 22%, suivi par le PAM (20%), le RNI (15,5%), le PI (15,2%), l’USFP (9,5%), le PPS (7%) et le MP (6,7%). Le vote tachelhit ne pénalise aucunement le PJD qui enregistre des résultats légèrement supérieurs à sa moyenne nationale, tout comme le PAM ou le PI. Les partis qui sous-performent sont deux partis administratifs : l’UC et le MP, au profit du RNI (+3,5 points) et de l’USFP (+1,9 point) et dans une moindre mesure du PPS (+1,3 point).

Conclusion

Le vote Tachelhit diffère peu du vote national : un vote urbain massivement en faveur du PJD, qui recueille 93 802 suffrages sur 241 676 et un vote rural, par blocs territorialisés autour de grandes figures de notables.

Ensuite, il est intéressant de souligner la capacité de projection des réseaux politiques tachelhit entre la région du Souss et les grandes métropoles du royaume, et tout particulièrement à Casablanca. Ainsi, Mohammed Sajid de l’Union constitutionnelle fut à la fois député de Taroudant de 2002 à 2011 et président de la commune de Casablanca de 2003 à 2015. Plus récemment, Amina Maelaïnine, élue membre du conseil municipal de Tiznit en 2009 pour le PJD, puis députée sur la liste nationale en 2011, a été élue en 2016 dans la circonscription casablancaise de Hay Hassani. Enfin, Saâdeddine El Othmani fut d’abord élu dans sa ville natale d’Inezgane, de 1997 à 2011, avant de conquérir la circonscription de Mohammedia.