Les révolutions démocratiques tirent-elles leurs origines des classes sociales qui les mènent ? Dans une étude publiée en août dernier par The Journal of Politics, les chercheurs Sirianne Dahlum du Peace Research Institute (Oslo), Carl Henrik Knutsen et Tore Wig (University of Oslo) s’interrogent sur la composition sociale des mouvements d’opposition, et le poids de celle-ci dans les transitions démocratiques.

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Si les chercheurs s’accordent sur le fait que les transitions démocratiques sont plus susceptibles d’avoir lieu lorsque l’opposition au régime en place est dirigée par certains groupes sociaux, ils divergent sur le groupe qu’ils considèrent comme le plus important pour aboutir à la démocratie.

Une école considère que ce sont les classes moyennes qui poussent à des révolutions démocratiques. Une autre école considère que celles-ci sont menées par les ouvriers ou pauvres en général, issus des  classes les plus défavorisées. Cependant, les études existantes n’apportent pas de réponse définitive, car elles s’appuient sur un petit nombre d’exemples, ou sur des approximations peu fiables des préférences et capacités des groupes sociaux, comme le PIB par habitant ou l’inégalité des revenus, qui ne mesurent pas de manière directe le rôle de chaque groupe social dans ces révolutions.

Dans leur étude, Dahlum, Knutsen et Wig clarifient comment et pourquoi la composition sociale de l’opposition affecte la démocratisation. L’argument est le suivant : pour qu’un mouvement social réussisse à imposer la démocratie, il faut que les groupes qui le composent aient la capacité d’organiser des manifestations de masse et la motivation d’imposer, à la suite, un ordre démocratique. Or, dans des régimes relativement urbanisés et industrialisés, seules les classes moyennes et ouvrières peuvent combiner  capacité et motivation. Elles ont la capacité car, nombreuses et souvent bien organisées, elles peuvent imposer des coûts importants au régime (ex. fuites de capitaux ou grèves), notamment parce qu’elles contrôlent des secteurs clés des économies industrialisées. Elles ont également la motivation car, plus nombreuses et plus pauvres que les classes dominantes, elles parviendront davantage à imposer des politiques qui leur bénéficient dans une démocratie. Les autres groupes sociaux, même s’ils peuvent parfois se mobiliser contre le régime, manquent soit de la capacité de soutenir une action collective à grande échelle (ex. les paysans) ou de la motivation à poursuivre la démocratie (ex. l’aristocratie).

Une base de données inédite

Pour tester leurs attentes, les auteurs ont étudié l’ensemble des campagnes anti-régime enregistrées dans la base de données NAVCO – un ensemble de données mondiales décrivant les campagnes d’opposition de masse, violentes ou non, et dotées d’un leadership identifié  de 1900 à 2006. Pour l’ensemble des mouvements répertoriés par NAVCO – à l’exception des mouvements sécessionnistes – les auteurs ont répertorié les groupes sociaux qui les composaient en s’aidant de sources secondaires, et identifié ceux qui dominaient le mouvement. Ainsi, les auteurs considèrent 193 cas de mouvements sociaux massifs pour lesquels ils ont relevé si les paysans, employés du secteur public, militaires, groupes religieux ou ethniques, ouvriers ou classes moyennes urbaines faisaient partie de l’opposition.

Pour illustrer le schéma de codage, la Révolution de Velours — ayant abouti à la chute du régime communiste en Tchéchoslovaquie en 1989 —est décrite comme un mouvement à large base composé de classes moyennes urbaines, de travailleurs de l’industrie, de travailleurs de la santé et de paysans. Les trois groupes sont donc inscrits comme participants.

Les auteurs évaluent ensuite l’impact de la composition du mouvement sur une éventuelle transition démocratique. Pour ce faire, ils regardent si, dépendamment de leur composition, ces mouvements sociaux mènent à un changement des institutions en faveur de plus de démocratie. Les auteurs utilisent deux mesures de la nature démocratique des institutions. La première mesure la présence ou l’absence d’élections « libres et équitables ». La deuxième, plus nuancée, permet de saisir des changements plus progressifs, et mesure la nature démocratique d’un ensemble d’institutions, comme le mode d’élection (direct ou indirect) du chef de l’exécutif, la sincérité des élections, la liberté d’association et d’expression, et l’extension du droit de vote.

Le rôle des ouvriers et des classes moyennes…

Les classes moyennes et ouvrières jouent un rôle prépondérant dans ces campagnes de masse. Les ouvriers ont participé à 62% de l’ensemble des campagnes, tandis que les classes moyennes urbaines ont participé à 79%. D’autre part, ces deux groupes prennent souvent le leadership des mouvements : près de deux fois sur cinq, l’un ou l’autre s’inscrit en meneur.

Figure 1. Démocratie au début et à la fin d’un mouvement social de masse. Chaque point représente un mouvement social. Les scores de démocratie indiqués sur les axes des x et des y sont compris entre 0 et 1, et des valeurs plus élevées reflètent des institutions plus démocratiques. Reproduction de l’article original.

Une première analyse confirme l’intuition : quand les classes moyennes ou les classes ouvrières dominent le mouvement, la démocratie progresse, ce qui n’est pas le cas de quand d’autres groupes sociaux dominent le mouvement. La Figure 1 montre, pour chaque mouvement social, l’indicateur de démocratie au début et à la fin du mouvement. Les mouvements situés sur la diagonale n’enregistrent aucun progrès, alors que ceux situés au-dessus de la diagonale ont progressé, et ceux situés en dessous ont reculé. L’on voit que les mouvements dominés par les classes moyennes ou ouvrières sont généralement associés à des progrès ou à un maintien du statu quo, alors que les mouvements paysans sont bien davantage associés à des reculs.

… Avec un léger avantage pour les classes ouvrières

Cette analyse sommaire a néanmoins un défaut majeur : elle exclut les moments où le pays ne connaît pas de mouvement social. Les auteurs ont recours à des analyses statistiques plus poussées, où ils comparent la progression annuelle des indices de démocraties entre (1) des pays qui ne connaissent pas de mouvement social, et des pays qui connaissent un mouvement social dominé par (2) les classes ouvrières, (3) les classes moyennes ou (4) d’autres groupes. Ces analyses prennent en compte l’impact d’autres facteurs, comme les différences culturelles ou les conditions économiques.

Leur analyse confirme que les mouvements sociaux dominés par les classes moyennes ou ouvrières ont tous deux tendance à renforcer les institutions démocratiques. Cependant, les mouvements dominés par les classes ouvrières sont légèrement plus efficaces, probablement parce que ceux-ci ont une capacité organisationnelle particulièrement forte, qui leur permet de challenger le régime de manière efficace et soutenue. Une autre raison pourrait être que les classes moyennes sont une catégorie hétéroclite, composée d’une variété de sous-groupes (ex. les étudiants, hommes d’affaires et professions libérales). Certaines analyses complémentaires suggèrent que parmi les mouvements dominés par les classes moyennes, seuls ceux qui sont dominés par les étudiants et professions libérales mènent à une progression de la démocratie. D’autres résultats complémentaires suggèrent aussi que les mouvements dominés par la bourgeoisie ne sont efficaces que lorsqu’ils emploient des tactiques non-violentes, alors que ceux qui sont dominés par les classes ouvrières sont efficaces indépendamment de la tactique choisie.

Le mot de Tafra

Passer au crible les mouvements sociaux de masse qui ont agité le XXe siècle révèle donc que ce sont les classes moyennes et ouvrières qui ont fait avancer la démocratie. Que faut-il retenir aujourd’hui, à l’heure où le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, l’Amérique du Sud et l’Europe sont agités par une nouvelle vague de mouvements sociaux ?

D’abord, que les mouvements sociaux apprennent des autres. L’on a vu que l’usage de tactiques violentes effraie largement les classes moyennes. L’immense majorité des mouvements actuels emploient des tactiques non-violentes.

Ensuite, que l’Histoire n’est peut-être pas toujours le meilleur guide. Le monde d’aujourd’hui est sensiblement différent de celui d’hier. Les classes ouvrières sont, dans les démocraties avancées, sensiblement plus petites qu’avant, mais aussi bien moins organisées, à l’heure où la participation syndicale est en forte baisse. D’autre part, la révolution numérique affecte la capacité de différents groupes sociaux à s’organiser. Par exemple, le mouvement des Gilets jaunes en France, bien que dominé par des groupes traditionnellement moins capables de s’organiser – zones rurales ou péri-urbaines – a su tirer profit des réseaux sociaux pour prolonger son action, en place depuis un an,, et a obtenu quelques concessions du gouvernement.

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The Journal of Politics, 2019. DOI: 10.1086/704699