Cerner les motivations des courtiers est fondamental pour comprendre comment le clientélisme façonne les résultats électoraux. Cas du syndicat enseignant mexicain.

arالعربية (Arabe)

Dans de nombreux pays en développement, politiciens et partis politiques s’appuient sur des intermédiaires – les courtiers –, (« Smasria », en darija) pour mobiliser l’électorat au moyen de stratégies clientélistes et d’achat de votes, essentiels à la réussite électorale.

Constituant un excellent réservoir de voix, les syndicats représentent un canal d’influence important pour les partis politiques dont ils sont proches idéologiquement, et leurs adhérents servent souvent de courtiers lors des scrutins électoraux. Au Maroc, comme dans la plupart des pays, les syndicats ont toujours affiché leur proximité avec les partis. On peut citer le cas de la première centrale syndicale du pays, l’UMT, affiliée dès sa création à l’Istiqlal avant qu’une scission ne donne naissance à une nouvelle centrale, l’UGTM, revendiquée comme le nouveau bras syndical du parti.

Pour quelle raison un samsar mobilise-t-il des électeurs pour un parti ?

Au Mexique, lors des élections, une variété de smasria se mettent au travail. Parmi eux, les auteurs de cette étude se focalise sur l’une d’elles : l’enseignant syndicaliste, en l’occurrence, celui du syndicat SNTE. Avec 1.4 millions de membres, dont un quart d’enseignants, ce syndicat dispose d’une force de frappe électorale importante qu’il met traditionnellement au service du PRI, longtemps seul parti au pouvoir.

Horacio Larreguy (professeur de science politique à Harvard University), Cesar E. Montiel Olea (Banque Interaméricaine de Développement) et Pablo Querubin (professeur de science politique à New York University) se sont donc intéressés à l’impact du SNTE sur les résultats des partis qu’il soutient. De même qu’ils ont analysé, et c’est bien là le véritable apport de cette étude, les motivations de ces courtiers électoraux.

Pour ce faire, les auteurs ont comparé, à l’intérieur d’une même circonscription, les résultats électoraux obtenus lors des élections présidentielles et législatives (qui ont lieu en même temps au Mexique) de 2000, 2006 et 2012. Une méthodologie qui permet aux auteurs d’établir un lien de causalité entre l’activité des smasria et le score du parti soutenu – ce que n’aurait pas permis une comparaison entre des circonscriptions différentes – ; et d’aboutir ainsi à trois conclusions principales.

L’impact électoral des courtiers est déterminant.

Le cas du SNTE est doublement intéressant puisque les actions de ses membres sont à la fois mues par leur attachement partisan et le contrôle qu’exerce sur eux le syndicat. L’analyse statistique des auteurs indiquent un impact positif entre l’activité du SNTE et les résultats du parti qu’il soutient puisque leurs actions procurent un avantage estimé aux environs de deux points de pourcentage. Pour un parti bien installé comme le PRI, cela peut s’avérer décisif et faire la différence entre victoire ou défaite. Pour un petit parti obtenant 4% des voix, l’avantage est considérable ; son score augmente de 50%, tout simplement !

Les syndicalistes ont donc bel et bien un impact, et il est important. Cependant, sont-ils efficaces parce qu’ils sont « payés » pour l’être ou parce qu’ils croient en leur candidat ?

L’attachement partisan est plus important que l’argent.

Les auteurs de cette étude ont inclus deux hypothèses sur les motivations des courtiers mexicains : l’incitation financière et l’attachement partisan.

L’incitation financière est définie au sens large. Ce peut être une embauche, une promotion ou une investiture politique. Elle peut aussi être une sanction, dans le cas où le courtier échoue à se conformer à la direction décidée. Cette capacité de récompenser ou de sanctionner les courtiers indique que le syndicat exerce un contrôle sur sa machine politique.

Pourtant, l’étude indique que l’attachement partisan est plus important que le contrôle étroit, ou que l’incitation financière. Les courtiers sont plus efficaces lorsqu’ils sont attachés au parti plutôt que lorsqu’ils sont encouragés financièrement ou contrôlés par leur hiérarchie. Comment ont-ils prouvé cela ?

En deux temps : d’abord, comme on l’a vu précédemment, le travail des courtiers affiliés au syndicat augmente le score du PRI.

La deuxième étape consiste à observer ce qui se passe lorsque la direction du syndicat décide de se prononcer pour un autre parti, dont les orientations diffèrent significativement de la ligne politique précédente. C’est ce qui est arrivé en 2006, lorsque la présidente du SNTE, Esther Gordillo, a décidé de créer son propre parti pour les législatives, le PANAL, et de se trouver de nouveaux alliés pour les présidentielles. Ce changement de cap, alors que le SNTE est un soutien historique du PRI, a permis de mesurer la différence d’impact du travail des courtiers. Allaient-ils se montrer aussi efficaces à défendre la nouvelle option qu’ils l’ont été à défendre la précédente, à laquelle les enseignants sont traditionnellement attachés ?

La réponse est non. Lorsque la machine SNTE s’est écartée du PRI, c’est-à-dire en 2006, son impact électoral a diminué pour réapparaitre en 2012, une fois l’option politique redevenue idéologiquement cohérente.

Enfin, les auteurs indiquent que ce n’est pas un manque de contrôle de la part de la hiérarchie qui est à l’origine de ce résultat. Puisque les résultats des élections sont disponibles par bureau de vote, les directions du syndicat peuvent affecter les courtiers à des bureaux de vote précis, et contrôler leurs résultats. Quand le courtier est seul responsable d’un bureau de vote, son résultat est parfaitement contrôlé, puisqu’il en est seul responsable. Or, dans ces cas-là, le résultat n’est pas meilleur, même se sachant passible de sanctions. Le « bâton » est donc inutile.

La localisation du bureau de vote influence le score de l’élection.

Au Mexique (comme au Maroc d’ailleurs), on vote dans des écoles… qui sont le lieu de travail des courtiers en question. Le SNTE a ainsi appliqué la règle du « 10 fois 1 » : chaque enseignant était tenu d’apporter la copie de 10 bulletins de votes de parents d’élèves ayant voté pour le bon candidat.

Le rôle de l’attachement partisan est d’autant mieux démontré lorsqu’il est couplé à l’emplacement des bureaux de vote, en particulier quand ils sont installés dans les écoles. Une localisation qui facilite le rôle de courtiers, assumé par les enseignants. Ces « plombiers électoraux », comme les a qualifiés un jour un dirigeant du SNTE, peuvent non seulement influencer les décisions des parents mais aussi les surveiller et les influencer le jour du vote. Et ce, d’autant plus que les parents d’élèves les estiment et respectent leurs opinions. Nous avons vu que quand le SNTE fait campagne pour un parti, le score de ce parti augmente de deux points de pourcentage. Quand, en plus de ça, le vote a lieu dans une école, le score augmente de deux points de plus. Pour un petit parti, cela équivaut à doubler son score.

Cependant, cet effet n’est visible que si la première condition est remplie : celle de l’attachement partisan. Lorsqu’il n’existe pas, cette variable n’a plus d’effet sur le résultat.

Le mot de Tafra

Les courtiers électoraux ont la réputation de fonctionner sur un mode clientéliste, au service des intérêts particuliers ou, au mieux, corporatistes. Cette étude soutient que même pour les courtiers électoraux, l’adhésion idéologique ou, du moins, une forme de cohérence est importante pour faire la différence lors des élections.

Cette étude permet de mieux appréhender certaines réalités du vote au Maroc, notamment les différences de dynamiques entre les milieux ruraux et urbains.

En milieu urbain, la faiblesse généralisée du vote, pour la plupart des partis, montre l’ineffectivité de courtiers engagés pour l’occasion. A contrario, le parti qui s’impose de manière importante n’est à proprement parler celui qui arrive à mobiliser le plus de voix. C’est en réalité celui qui arrive, simplement, à mobiliser. Il y aurait donc une « prime » a l’identité politique, et à la cohérence.

Le milieu rural traverse la même crise de participation politique, mais elle est au moins marquée lors des élections locales, ou la participation est meilleure. Pourquoi les citoyens ruraux se mobilisent-ils plus pour la commune que pour le parlement ? Les courtiers sont-ils plus efficaces lorsque l’enjeu peut être identifié à un territoire a dimension plus humaine, telle que celui de la commune ? L’hypothèse est ouverte.

Pour en savoir plus

American Journal of Political Science, 2017. DOI : 10.1111/ajps.12322 ; Manuscript pré-publication