Aussi paradoxal que cela puisse paraître, une censure gouvernementale peut, dans certaines circonstances, favoriser l’accès à l’information pour un nombre significatif de citoyens.

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C’est ce que montrent les chercheurs Williams Hobbs (Northeastern University) et Margaret Roberts (University of California, San Diego), à contre-courant des théories existantes.

Pour une large part, la littérature a posé que la censure restreint l’accès à l’information et que les citoyens n’ont aucun recours, étant contraints de se limiter aux informations accessibles légalement. Cela est d’autant plus vrai lorsque les sanctions pénales sont élevées. Une logique qui pousse des régimes autoritaires à resserrer leur emprise sur les systèmes d’information, en recourant davantage au filtrage des recherches, à la suppression du contenu et au blocage des sites Web, ainsi qu’à la censure rapide en ligne lors d’actions collectives à grande échelle.

Une autre partie de la littérature a montré que chercher à censurer une information pouvait produire l’effet inverse à celui recherché. Toujours relié à des réactions émotives et/ou politiques, au tollé provoqué par les citoyens, cet effet est baptisé, « Streisand effect », du nom de la chanteuse américaine qui avait, il y a quelques années, tenté de faire censurer une photo de sa maison mise en ligne sur un site ; ce qui avait eu pour conséquence de drainer un nombre toujours croissant de visiteurs sur la page dudit site. Mais cette réponse suppose une action militante et coordonnée des citoyens pour contrer et annuler partiellement voire totalement les effets de la censure.

Or, c’est un mécanisme bien différent qui est ici mis en valeur. W Hobbs et M. Roberts suggèrent qu’il existe des circonstances autres que le tollé, où la censure ne produit pas les effets attendus. Pour illustrer leur théorie, les deux chercheurs se sont intéressés à la Chine où la plupart des réseaux sociaux comme Facebook, Twitter…sont censurés depuis des années et remplacés par des équivalents développés localement. Exception notable : l’application Instagram, très courue des Chinois. Or, le 29 septembre 2014, en plein milieu d’un large mouvement de contestation à Hong-Kong, baptisé « la révolution des parapluies », le gouvernement chinois a bloqué Instagram, privant ainsi des millions d’utilisateurs locaux de leur application préférée.

S’intéressant aux suites de ce blocage, W. Hobbs et M. Roberts montrent qu’il a non seulement poussé des millions d’utilisateurs chinois à recourir à des VPN (Virtual Private Network, qui permettent de contourner la censure) mais que cet accès leur a aussi permis de rejoindre Twitter, Facebook ou encore l’encyclopédie en ligne Wikipédia, jusqu’alors interdits de cité en Chine. Ce que les deux chercheurs appellent le « gateway effect » ou « effet passerelle ».

Or, une des conséquence indirecte et cependant notable du « gateway effect » réside dans le fait que ces mêmes utilisateurs, à l’origine apolitiques, se sont alors mis à consulter des pages politiques bloquées ou restreintes, à suivre les actualités d’activistes politiques chinois ou encore à discuter de sujets sensibles comme les manifestations secouant Hong-Kong. En clair, ces citoyens apolitiques à l’origine, se sont politisés à la faveur d’une censure gouvernementale.

Comment les chercheurs s’y sont-ils pris ?

Pour appuyer leur théorie, W. Hobbs et M. Roberts ont conduit quatre tests principaux avant et après le blocage d’Instagram et ont analysé quantitativement une base de données très détaillée sur les comportements d’utilisateurs chinois qui contournent le Great Firewall of China, un outil gouvernemental bloquant la majorité des sites provenant d’hôtes étrangers. Premièrement, ils ont mesuré le nombre d’utilisateurs ayant continué à utiliser l’application après le blocage, en s’appuyant sur le nombre d’utilisateurs géolocalisés en Chine. Deuxièmement, AppAnnie – un outil permettant de suivre l’évolution du nombre de téléchargements d’applications sur Iphone par pays -, leur a permis de suivre l’évolution du nombre de téléchargements d’applications de VPN. Dans un troisième temps, ils ont mesuré l’évolution des visites à des sites bloqués comme Twitter, Facebook ou certaines pages Wikipédia. Enfin, pour évaluer le degré de politisation des nouveaux utilisateurs contournant la censure, ils ont mené une analyse sémantique autour de sujets politiques, ont suivi l’évolution du nombre de followers d’activistes chinois sur Twitter ou de lecteurs de pages politiquement sensibles sur Wikipédia.

L’addiction au divertissement : premier carburant du « gateway effect »

Les résultats des tests confirment l’hypothèse de l’existence d’un « gateway effect ». Tout d’abord, il apparaît qu’après le blocage, environ la moitié des utilisateurs chinois d’Instagram ont continué à utiliser l’application. Similairement, l’analyse des données montre une nette augmentation du nombre de téléchargement d’applications de VPN. Cela est particulièrement vrai pour les utilisateurs les plus réguliers, ce qui confirme l’hypothèse de l’habitude comme moteur principal du contournement de la censure.

Les utilisateurs ayant contourné le blocage ont pu, par la suite, accéder à de nombreux contenus auparavant bloqués, ce dont témoigne la forte augmentation du nombre de consultations de Facebook et Twitter.

Des citoyens de moins en moins apolitiques

L’analyse du champ sémantique et de suivis des pages consultées confirment quant à elles une politisation croissante de ces nouveaux utilisateurs. Les graphiques révèlent une augmentation continue, après le blocage d’Instagram, du nombre d’abonnements à des pages très critiques envers le gouvernement chinois, comme le New York Times chinois ou le Apple daily, de même qu’une augmentation du nombre de visites sur des pages Wikipédia liés à des sujets politiques hautement sensibles en Chine.

Ces données leur permettent d’établir les profils types de ces nouveaux utilisateurs contournant la censure. Cela leur est possible en les comparant avec les profils d’utilisateurs d’Hong-Kong. Ces derniers ne sont pas assujettis au Great Firewall of China mais partagent les mêmes caractéristiques culturelles que leurs voisins continentaux. Il apparaît que ces nouveaux utilisateurs ont des profils différents de ceux qui utilisaient déjà les réseaux sociaux avant le blocage. Ces derniers étaient majoritairement anglophones, situés principalement dans les centres urbains et intéressés par la technologie et la politique. Les nouveaux utilisateurs, en revanche, dessinent une communauté bien différente : globalement apolitiques, ils s’expriment majoritairement en chinois et ne sont pas forcément présents dans les centres urbains.

Quelles implications ailleurs et sur le long-terme ?

En démontrant l’existence du « gateway effect », Hobbs et Robert ne cherchent pas à prouver que la censure est inopérante ou qu’elle provoque nécessairement un effet boomerang. Pour qu’il y ait le « Gateway effect », certaines conditions sont nécessaires. Parmi elles, une censure brutale et soudaine, qui perturbe des habitudes ancrées et difficilement remplaçables ; qui prend effet à un moment de crise émergente et dont le contournement comporte de faibles risques légaux.

Au-delà de la Chine, cet effet est généralisable à des contextes et objets variés. A travers le monde, des censures gouvernementales ont poussé les citoyens à acquérir des outils technologiques de contournement. Ce fut le cas au Maroc en 2016, où le blocage des applications Skype et WhatsApp ont mené à une forte augmentation du nombre de téléchargements de VPN. Par ailleurs, cet effet n’est pas limité aux contenus informatiques, et peut aussi concerner des objets divers et variés, comme les livres ou les drogues.

Ces effets positifs doivent cependant être nuancés, puisque la dynamique du « gateway effect » peut en réponse conduire les gouvernements à s’adapter et améliorer leur capacité de contrôle et de répression en ligne. Sur le long terme, ses effets sur les dynamiques d’action collective restent encore à clarifier.

En savoir plus :

American Journal of Political Science, 2017. DOI : 10.1017/S0003055418000084