Des forces politiques rassemblées dans une coalition peuvent offrir un puissant outil pour renouveler les figures au pouvoir dans une autocratie, mais quels facteurs incitent les citoyens à la soutenir ?

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Dans les autocraties, une solution pour favoriser l’alternance politique réside dans la formation de coalitions : deux ou plusieurs partis se réunissent et joignent leurs forces pour former une opposition au pouvoir en place. Un tel pari électoral n’est cependant pas gagné d’avance : il reste à poser la question du comportement des électeurs face à cette nouvelle « offre » politique. En effet, le fait que le parti favori d’un électeur prenne part à la coalition n’implique pas nécessairement que ce dernier lui accorde son vote.

Quand est-ce que les électeurs soutiennent une coalition ?

L’histoire récente offre des exemples de victoire électorale qui démontrent la pertinence d’une stratégie fondée sur la formation de coalition. Au Kenya, c’est une coalition qui met fin à 40 ans de règne du président Daniel Arap Moi en 2002, à la tête de la KANU (Union nationale africaine du Kenya). De même aux Philippines où Corazon Aquino parvient à l’emporter sur le président sortant – Ferdinand Marcos – grâce à l’alliance qu’elle noue avec Salvador Laurel. De manière générale, les études font état d’une corrélation positive entre l’entrée en jeu de telles formations sur la scène politique et la reprise d’un pouvoir trop longtemps confisqué (Wahman, 2013). Par extension, elles constituent un puissant moyen pour favoriser la vitalité démocratique d’un pays.

Reste une inconnue : le comportement de l’électeur vis-à-vis de cette nouvelle formation. Celui qui projetait de voter pour le parti A ne votera pas forcément pour la coalition Y, que le parti A a rejointe. L’électeur est ainsi conduit à mener un certain nombre d’arbitrages, qui rendent le vote multipartite peu évident. Afin d’éclairer le comportement des électeurs lors de formations d’opposition multipartites, Jennifer Gandhi de l’Université Emory et Elvin Ong de l’Université de la Colombie-Britannique ont étudié les facteurs pris en compte dans de telles circonstances. Les élections législatives de mai 2018 en Malaisie, visant à renouveler les 222 membres de la Chambre des représentants, leur ont fourni l’occasion de mener une étude expérimentale. A cette date, le pays est en effet dirigé par le Barisan Nasional, coalition au pouvoir en Malaisie depuis 1957 et son indépendance de la Grande-Bretagne. Durant les élections parlementaires de 2018, quatre partis politiques appartenant à l’opposition font le choix de se réunir sous une même bannière, la coalition Pakatan Harapan (Alliance de l’espoir) : le DAP, le PKR, le BERSATU et l’AMANAH. Comment les électeurs opposés au pouvoir et partisans de ces différents partis ont-ils envisagé cette « Alliance de l’espoir » ?

Un facteur déterminant : quel parti sera leader en cas de victoire ?

Pour leur recherche, Jennifer Gandhi et Elvin Ong ont interviewé, entre le 14 août et le 25 septembre 2017, 6 767 personnes par téléphone. Parmi elles, les votants déclarant leur soutien à l’un des partis inclus dans le Pakatan Harapan ont plus spécifiquement fait l’objet de leur attention, soit 1 277 votants. L’enquête comportait deux étapes. Dans un premier temps, les chercheurs demandaient aux répondants de réagir au texte ci-dessous, qui prédit de bonnes chances aux quatre partis – le DAP, le PKR, le BERSATU et l’AMANAH – d’emporter l’élection, pourvu qu’ils restent unis sous forme de coalition.

« Des études récentes montrent que si les quatre partis du Pakatan Harapan prennent part aux élections séparément, le Barisan Nasional obtiendra à coup sûr la majorité des sièges nécessaires pour former le prochain gouvernement. Quelle est la probabilité pour que vous votiez pour les candidats du Pakatan Harapan? »

Ce faisant, l’ambition des chercheurs est de mesurer le soutien des électeurs à la coalition, et à la coalition seulement. Une caractéristique importante de l’extrait est en effet qu’il n’y est fait aucune mention de la forme que prendrait le gouvernement, en cas de victoire du Pakatan Harapan. Ainsi, on mesure dans un premier temps la part des votants se déclarant prêts à soutenir la coalition, abstraction faite de toute information relative à une éventuelle accession au pouvoir et au partage des responsabilités qui s’en suivrait. Dans un second temps, les mêmes enquêtés furent divisés en trois groupes : un groupe de contrôle et deux groupes de traitement. Le groupe de contrôle fut exposé au même texte. Chacun des groupes de traitement furent invités à lire une version modifiée de ce texte, auquel avait été ajouté une hypothèse concernant l’issue post-électorale :

« Des études récentes montrent que si la coalition Pakatan Harapan reste soudée, elle peut gagner suffisamment de sièges lors des élections pour former le prochain gouvernement. De plus, d’autres enquêtes montrent de surcroît que le parti avec le plus grand nombre de sièges au sein de la coalition sera le DAP [BERSATU]. Par conséquent le leader du DAP [BERSATU] sera le prochain premier ministre. Quelle est la probabilité pour que vous votiez pour les candidats du Pakatan Harapan ? »

Ainsi, on peut évaluer l’effet de l’issue éventuelle de l’élection sur l’intention de vote. En particulier, combien des électeurs qui soutiennent un parti sont-ils prêt à soutenir une coalition lors d’une élection dont l’issue probable est que la coalition sera menée par le parti adverse ?

Les résultats montrent une nette diminution du soutien à la coalition des partisans du BERSATU lorsqu’ils sont confrontés au scénario attribuant au DAP les principaux postes du gouvernement : 30% d’entre eux abandonnent le Pakatan Harapan. A l’inverse, les électeurs du DAP continuent de soutenir l’alliance une fois exposés à l’idée d’un « scénario BERSATU » : leur vote reste fidèle à la coalition. Quels mécanismes entrent en jeu chez les partisans du DAP et ceux du BERSATU pour expliquer une telle variation ?

Idéologie et rapports de force

D’après les chercheurs, il importe premièrement de souligner l’importance des facteurs idéologiques. Pour preuve, dans la même enquête, le comportement des supporters du PAS, parti extérieur à la coalition. En réaction au premier texte, 55% d’entre eux expriment leur volonté de voter pour le Pakatan Harapan. Mais une fois confrontés au scénario d’une domination des leaders du DAP en cas de victoire, les mêmes démontrent une proportion plus importante de 14% que l’ensemble des autres votants pro-opposition à ne plus voter pour la coalition : ce scénario a donc un fort impact sur la déperdition de leurs voix, et ce, malgré leur attachement premier à l’alliance. Or, ceci semble essentiellement tenir à des raisons idéologiques. Si le DAP et le PAS se sont alliés par le passé à deux reprises, ces alliances ont cependant chaque fois échoué du fait de désaccords profonds, notamment sur la place de la religion en politique – le PAS se mobilise pour une reconnaissance grandissante de la loi islamique dans le pays.

Dans le cadre d’une coalition, un autre facteur explicatif réside sans doute dans les différences en termes de taille et/ou de force politique. Le partisan d’une formation plus petite peut craindre que la victoire ne laisse pas la place à son parti d’exister face à des alliés plus imposants. S’ils la mentionnent, les chercheurs relativisent cependant cette analyse : leurs données montrent en effet que le comportement des partisans de l’AMANAH (autre membre de la coalition) diffère de celui du BERSATU, alors que toutes deux sont des formations politiques récentes et peu représentées au Parlement. En prévision d’un gouvernement dirigé par le DAP, le soutien à la coalition des partisans de l’AMANAH augmente de 14%, attitude qui tient sans doute aux relations étroites qu’entretiennent entre eux les leaders du DAP et de l’AMANAH.

Réduire l’incertitude

Les analyses issues de cette expérience illustrent le pari que représente la formation d’une coalition. Les dirigeants des divers partis peuvent réussir à s’entendre et négocier pour joindre leurs forces, rien ne garantit que leurs partisans les suivront. Pour Jennifer Gandhi et Elvin Ong, un élément décisif tient dans la réduction de l’incertitude relative à l’issue des élections, en cas de victoire : il faudrait ainsi inciter les partis engagés dans une coalition à communiquer précisément sur leur union et la nature de leurs accords, et à rendre public leur choix sur la composition d’une éventuelle équipe gouvernante. L’aspiration au renouvellement politique n’est pas le seul facteur à déterminer le vote des électeurs. Si une nouvelle coalition peut sembler attractive pour les tenants de l’opposition dans ce qu’elle représente d’élan démocratique, de trop grands écarts entre les orientations politiques des différents partis engagés en son sein ou l’existence de formations politiques alternatives peuvent avoir raison de l’attrait qu’elle représente, faute de clarté stratégique.

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American Journal of Political Science, 2019. DOI: 10.1111/ajps.12441;
Manuscrit de pré-publication.