En matière de connaissances politiques, la quasi-totalité des enquêtes dans le monde constatent un écart entre hommes et femmes. Cette donne est-elle seulement dûe à la sous-représentation des femmes en politique ? Qu’en est-il de leur représentation dans l’opinion publique ?

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Introduction

Les femmes sont-elles réellement moins versées dans la politique que les hommes ? La majorité des enquêtes menées à travers le monde soulignent l’existence d’un “gender gap” en matière de connaissances politiques. Or, malgré la prise en compte d’un certain nombre de facteurs, comme l’accès à l’éducation ou au monde du travail, une partie de ce gap reste inexpliqué. Frederico Batista Pereira, assistant professeur au département de Science Politique et d’Administration Publique de l’Université de Caroline du Nord (USA), tente d’expliquer en quoi la manière dont les femmes sont représentées dans l’opinion publique (dans les médias, sur la scène politique, etc.) contribue à creuser cet écart.

L’hypothèse générale ainsi testée est qu’en matière de connaissances politiques, l’écart entre les genres sera plus faible à mesure que la représentation politique des femmes augmentera. Une meilleure représentation politique des femmes passerait ainsi par une présence accrue des femmes dans la sphère politique, mais aussi par des tests de connaissances qui présenteraient la vie politique autrement que comme un univers exclusivement masculin.

Pour produire ses résultats, l’auteur se fonde dans un premier temps sur des enquêtes de connaissances politiques menées dans 120 pays entre 2001 et 2011, représentatives d’environ 88% de la population mondiale. Sur la base de ces données, il cherche à exhiber les facteurs qui expliquent la différence de connaissances politiques entre hommes et femmes dans le monde. Dans un second temps, il procède à une expérience durant laquelle il interroge lui-même plus de 1000 américains, répartis en différents groupes, sur leurs connaissances politiques.

Des stéréotypes intériorisés

Cet article suppose que la faible représentation des femmes en politique produit deux effets. D’une part, elle minore la motivation des femmes à s’informer sur la politique et donc à s’y engager. De l’autre, elle produit un effet direct sur les capacités cognitives des hommes et des femmes, par le biais de stéréotypes intériorisés.

Le mécanisme sur lequel se base l’auteur nécessite la définition de deux concepts issus de la psychologie sociale. Le premier est celui de « menace des stéréotypes ». Il correspond à un type de stigmatisation qui se fonde sur des stéréotypes négatifs concernant la capacité d’un groupe à accomplir une tâche. En l’occurrence, ici, le stéréotype selon lequel les femmes seraient incapables de travailler en politique pèserait négativement sur leurs performances aux tests de connaissances sur la question. Le second concept, la « levée des stéréotypes », correspond à une situation inverse dans laquelle les stéréotypes négatifs sur les femmes améliorent les performances des hommes. En l’occurrence, ici, les stéréotypes négatifs qui pèsent sur les femmes en politique amélioreraient les performances des hommes à ces mêmes tests de connaissances. 

Une question de facteurs

L’auteur cherche d’abord à quantifier le gender gap en politique. Si un homme et une femme n’ont pas le même niveau de connaissances en la matière, ce n’est pas nécessairement et entièrement dû au genre, mais peut-être aussi à des différences en termes d’intérêt pour la politique, d’éducation ou d’âge.

Pour séparer l’effet du genre de l’effet de ces autres facteurs, Frederico Batista Pereira utilise l’analyse statistique en se fondant sur sa base de données mondiale. En moyenne, dans chaque pays, le gender gap qui nous intéresse diminue d’un tiers lorsque l’on sépare les effets liés à l’intérêt pour la politique, le niveau d’éducation ou encore l’âge, des effets strictement liés au genre. Petite illustration : un homme de 40 ans, titulaire d’un doctorat et passionné de politique, réalisera avec certitude un meilleur score à un test de connaissances politiques qu’une femme de 25 ans, sans diplôme et que la politique ennuie.

Or, on le comprend bien, procéder à une telle mesure ne permet pas de quantifier la manière dont le genre seul influe sur les résultats. La mesure du gender gap sera alors faussée. Dès lors, en le mesurant entre deux individus exactement comparables (même âge, même niveau d’études, même intérêt pour la politique), on constate une différence de connaissances politiques plus faible d’un tiers.

Représentation politique et formulation

Selon l’auteur, deux facteurs principaux expliquent ce gender gap : le niveau de représentation politique des femmes dans les sociétés d’un côté et de l’autre, la manière dont les questions posées dans les sondages présentent la vie politique comme un monde d’homme. L’auteur mesure ainsi la représentation politique des femmes dans la société à travers la proportion de femmes au Parlement et dans les cabinets ministériels, ainsi que la présence de femmes à la tête du gouvernement. Et pour mesurer l’effet de la tournure des questions, il identifie si celles-ci mentionnent un homme ou une femme politique.

Lorsque les questions posées lors des tests de connaissances insistent davantage sur la présence des hommes en politique, les différences de résultats entre hommes et femmes tendent à se creuser. A l’inverse, pour les questions qui mentionnent une femme politique, la différence de résultats entre hommes et femmes diminue de 63%.

Si les deux dimensions étudiées par l’auteur (représentation des femmes en politique et tournure des questions) ont un impact sur le gender gap, ce sont les stéréotypes sur les femmes dans les questions de connaissances politiques qui auraient la plus forte incidence. Une comparaison simple permet de l’illustrer : une question au phrasé neutre aurait le même effet sur la diminution du gender gap qu’une augmentation de la présence de femmes au Parlement de 48 points de pourcentage.

Enfin, et paradoxalement, les femmes ne se trompent en moyenne pas plus que les hommes. Si leur score aux tests diminue, c’est parce qu’elles répondent plus souvent « ne sait pas » aux questions. A nouveau, l’auteur montre que les femmes sont plus susceptibles de répondre qu’elles ne « savent pas » lorsqu’elles sont peu représentées au Parlement et que les questions posées abordent peu la place des femmes en politique. Dans un tel contexte, les femmes auraient davantage tendance à intérioriser une incompétence en politique, et donc à ne pas oser répondre à une question et dire « qu’elles ne savent pas », même si elles ont potentiellement la bonne réponse.

Disposition à exprimer son opinion

L’expérience menée par le chercheur a rassemblé 1038 citoyens américains répartis en trois groupes. Tous devaient répondre à une série de questions politiques de difficulté modérée, suivant différents protocoles. Alors qu’un groupe répondait directement aux questions, un autre devait d’abord exprimer son avis sur 8 hommes politiques américains avant de répondre au test, tandis que le dernier groupe devait donner son avis sur 4 femmes et 4 hommes politiques avant de procéder au test.

Le principe du test est de jouer sur le ressenti des personnes à l’égard du monde politique. En amenant un groupe à ne donner son avis que sur des hommes politiques, on lui suggère de considérer la politique comme un milieu exclusivement masculin. L’autre groupe sera amené à avoir une idée plus équilibrée de la politique, dans laquelle les rôles sont partagés entre hommes et femmes. Le premier groupe, qui répond directement aux questions, sert de groupe de référence. Au sein de ce groupe de référence, les hommes donnent en moyenne plus de bonnes réponses que les femmes (14 points de pourcentage de plus). Or, cette différence décroit significativement, jusqu’à devenir négligeable (seulement 5 points de pourcentage de différence) au sein du groupe qui a été exposé à des hommes et des femmes politiques avant de répondre au test.

Enfin, dans toutes les situations de l’expérience, femmes et hommes ont la même probabilité de donner une réponse incorrecte. Or, c’est dans la situation de référence et dans le groupe où seuls des hommes politiques sont présentés, que les femmes sont plus enclines à répondre « ne sait pas » aux questions. A nouveau, les résultats suggèrent que le gender gap en termes de connaissances politiques ne serait pas dû au manque de connaissances des femmes, mais plutôt à leur plus faible disposition à exprimer leur opinion sur des questions politiques. Le fait de présenter le monde politique comme davantage masculin serait à l’origine d’un tel mécanisme.

Conclusion 

Cet article questionne les effets symboliques de la représentation féminine en politique ainsi que la manière dont, dans les enquêtes, la formulation des questions peut orienter les réponses des femmes.

Lorsqu’elles sont invitées à réfléchir aux affaires politiques de leur pays, la sous-représentation des femmes dans ce domaine renverrait aux personnes interrogées des stéréotypes négatifs. Les femmes interrogées peuvent alors préférer ne pas exprimer leur intérêt pour la politique, en particulier lors de questionnaires sur ces connaissances. De fait, si les femmes possèdent indéniablement une compétence politique, des facteurs situationnels – comme les stéréotypes de genre – peuvent les amener à ne pas l’exprimer.

Les résultats de cette recherche sont susceptibles d’avoir des implications majeures en termes de démocratie et d’inclusion politique. Des processus comme la mise en place de quotas pourraient non seulement avoir des effets structurels directs sur le monde politique (augmentation du nombre de femmes élues), mais aussi symboliques – la façon dont les citoyennes conçoivent la politique et s’y projettent.

Le mot de Tafra

Si la mise en place de mesures de discrimination positive au Maroc a permis d’améliorer la représentativité des femmes en politique (le nombre de députées élues à la Chambre des représentants est par exemple passé de 35 en 2002 à 81 en 2016), leur sous-représentation reste malgré tout un fait persistant.

Et si la part des femmes constituant le corps électoral est non négligeable (46% en mars 2020), celles-ci demeurent sous-représentées au niveau des fonctions électives. En effet, les communes ne comptent que 21,18% de conseillères et la Chambre des représentants actuelle est composée essentiellement d’hommes (78,89%).

Même élues, les femmes sont confrontées à des difficultés pour accéder aux fonctions influentes. En effet, seulement 16,5% des femmes députées sont membres des commissions parlementaires influentes au sein de la Chambre des représentants. Le travail de Frederico Batista Pereira suggère que cette situation contribue à maintenir le gender gap en termes de connaissances politiques. La surreprésentation des hommes dans les fonctions électives empêche les femmes de s’exprimer sur des positions politiques.

En l’état, l’accès des femmes aux plus hautes fonctions électives demeure restreint. Il serait peut-être souhaitable d’envisager une politique de quotas plus agressive, à l’image de nos voisins tunisiens. 

En savoir plus

Southern Political Science Association, 2019. DOI: doi.org/10.1086/704599