A quoi servent les manifestations en faveur des régimes autoritaires ? Sebastian Hellmeier et Nils B. Weidman, chercheurs en sciences politiques à l’Université de Konstanz en Allemagne, tentent d’apporter des éléments de réponse à une problématique qui concerne la vie politique de nombreux Etats.

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Pour s’opposer à un système autoritaire ou à un pouvoir en place, recourir à la manifestation est un mode de mobilisation bien connu et étudié. Mais comment expliquer l’origine et le rôle des manifestations en faveur des régimes autoritaires ? Cette question est d’importance car, bien que l’opinion communément partagée attribue l’origine des mobilisations politiques à la volonté de la population, les auteurs montrent que le rôle de l’Etat, dans un contexte de régime autoritaire, est central pour expliquer l’émergence de ralliements en sa faveur. Pour s’opposer à un système autoritaire ou à un pouvoir en place, recourir à la manifestation est un mode de mobilisation bien connu et étudié. Mais comment expliquer l’origine et le rôle des manifestations en faveur des régimes autoritaires ?

En effet, les auteurs envisagent la manière dont le pouvoir politique peut recourir, de manière stratégique, à l’organisation de manifestations qui le soutiennent.  De telles stratégies servent généralement de réponse à une situation d’instabilité politique, lors de laquelle l’Etat craint que sa légitimité et son autorité soient remises en question.

Pour mener leurs recherches, les deux auteurs se sont appuyés sur la Mass Mobilization in Autocracies Database (MMAD), première base de données qui répertorie, pour la période 2003-2015, l’ensemble des manifestations pro-gouvernement qui se sont déroulées au sein des régimes considérés comme autocratiques, c’est-à-dire où un seul individu est réputé détenir le pouvoir politique . Cette base de données rassemble également diverses informations concernant la taille des manifestations ou encore la présence de violences lors de ces rassemblements. A partir de ces données, ils ont procédé à des tests statistiques qui leur permettent d’éclaircir la situation.

Effets et conséquences d’une mobilisation pro-gouvernement sur les différentes couches de la société

Selon les auteurs, l’organisation d’une manifestation pro-gouvernement permet à l’Etat d’atténuer les capacités de mobilisation de trois groupes : les élites, les masses et les forces d’opposition.

D’abord, les rassemblements pro-gouvernementaux agissent comme un moyen de renforcer la cohésion parmi les élites, qu’elles soient dirigeantes ou non, et ainsi réduire la probabilité d’un coup d’Etat. En effet, les mobilisations, donnent l’impression que le régime est puissant et donc difficile à renverser. En conséquence, les membres de l’élite qui souhaitaient voir la chute du régime sont désincités à agir.

Concernant les masses, la situation est similaire aux élites. En effet, l’impression de puissance produite par les manifestations pro-gouvernement décourage les citoyens indécis à s’engager dans la protestation, ceux-ci considérant la mobilisation comme d’avance vouée à l’échec.

Les forces d’opposition sont aussi impactées de plusieurs manières. Lorsque les manifestations pro-régime se produisent en même temps que leurs propres manifestations, le risque associé aufait de protester augmente. En effet, la possibilité que les manifestations dégénèrent en affrontements brutaux entre camps rivaux est alors multipliée. Par ailleurs, la concomitance de manifestations pro et anti-régime peut servir de justification à l’Etat pour faire intervenir de façon plus violente les forces de l’ordre. Ainsi, il paraît plus légitime de réprimer un mouvement d’opposition lorsqu’une manifestation dégénère, que quand celui-ci se déroule pacifiquement. Enfin, les manifestations pro-régime investissent la plupart du temps des lieux hautement symboliques et stratégiques pour l’opposition. Ce faisant, elles participent à atténuer la puissance symbolique et l’ampleur des manifestations des groupes d’opposants.

Le régime a-t-il toujours intérêt à organiser des manifestations qui le soutiennent ?

Pour autant, l’organisation de mobilisations pro-gouvernement ne doit pas être considérée comme une méthode sans failles. Si ces manifestations permettent au régime de signaler sa force et dans le même temps dissuadent la protestation des élites, des mouvements d’opposition ainsi que des indécis (on dit alors que les manifestations pro-gouvernement augmentent le coût associé à l’action collective de l’opposition), elles ont aussi des aspects néfastes. Elles sont par exemple très coûteuses en termes d’organisation, puisque le régime doit pouvoir évaluer précisément qui est en mesure de le soutenir. Aussi, elles peuvent être à l’origine de conflits entre militants pro et anti-gouvernement, pouvant déboucher sur des situations où l’Etat n’a plus le contrôle sur les événements. Pour ces différentes raisons, l’organisation de manifestations pro-gouvernement n’est pas toujours la méthode préférée par les régimes autoritaires.

Ainsi, les auteurs soulignent trois principaux inconvénients pour l’Etat liés à l’organisation de manifestations pro-régime... Ce sont autant de risques qu’il doit prendre en compte, avant de décider si la stratégie de manifestation pro-régime qu’il souhaite mener est adéquate.

Le coût lié à la mobilisation est le premier problème à prendre en compte. L’Etat est-il en mesure d’identifier les groupes de personnes susceptibles de se rallier à lui ? Pour pallier ce problème, la propagande, le ciblage des citoyens qui dépendent du régime, comme les fonctionnaires, ou encore l’attribution de récompenses, sont autant de moyens mobilisés par l’Etat.

Le coût lié à l’organisation est le second problème à considérer. Le régime est-il capable de faire respecter l’organisation qu’il impose à ses soutiens ? La question principale est ici de savoir si le régime peut contenir la violence des manifestations à un certain niveau, de sorte que les opposants soient découragés, sans pour autant que les violences ne deviennent incontrôlables. On peut imaginer qu’un régime qui dispose d’un faible pouvoir de coercition subira d’autant plus le coût lié à la mobilisation, ayant peu de moyens et de personnel afin d’assurer le maintien de l’ordre.

Enfin, le coût de la démobilisation est aussi à prendre en compte. Dans quelle mesure le régime est-il capable de récompenser la loyauté de ceux qui se sont ralliés à lui ? L’intérêt se portera alors sur les capacités de cooptation de l’Etat, notamment les possibilités d’accession à des postes prestigieux qu’il offre aux leaders des groupes pro-régime.

En définitive, puisque les manifestations pro-gouvernement sont coûteuses, il semblerait que les détenteurs du pouvoir n’aient intérêt à en organiser qu’aux moments les plus cruciaux.

L’identification de ces moments, entre autres, fait donc l’objet de plusieurs analyses statistiques de la part des auteurs.

Un premier panorama des mobilisations pro-régime

Un premier examen de la base de données montre qu’environ un tiers des manifestations pro-gouvernement ont pour objectif principal de constituer une contre-mobilisation. En effet, dans un tiers des cas, les manifestations en faveur du régime se produisent exactement au même moment et au même endroit que des manifestations anti-régime.

Par ailleurs, si les militants pro-régime font l’objet de moins d’interpellations violentes que les opposants politiques, les manifestations pro-régime donnent par contre plus fréquemment lieu à des blessures parmi les manifestants, les opposants et les policiers. Si cela peut paraître contre-intuitif à première vue, les deux chercheurs l’expliquent par deux raisons. Les violences à l’encontre des dissidents seraient encouragées par les leaders politiques eux-mêmes durant les manifestations pro-régime. Par ailleurs, l’Etat aurait davantage recours à des manifestations lorsque la situation est critique pour sa survie, ce qui aurait pour conséquence d’attiser plus encore les passions.

Enfin, les manifestations pro-gouvernement se déroulent davantage dans les régimes à parti unique ainsi que les régimes militaires. Mais, de manière générale, plus un régime est autoritaire, plus les manifestations pro-régime qui s’y dérouleront seront nombreuses. Entre 2003 et 2015, ce sont la Russie, Haïti, l’Iran, la Syrie et Cuba qui occupent le top 5 des pays où l’on observe la plus grande fréquence de manifestations pro-régime par mois (3 en moyenne par mois en Russie).

Dans quel contexte particulier les mobilisations pro-gouvernement émergent-elles ?

Des analyses statistiques plus élaborées permettent aux auteurs de préciser le timing des mobilisations pro-régime, c’est-à-dire le contexte particulier qui rend propice leur apparition.

Il est d’abord établi que ces manifestations sont d’autant plus fréquentes que l’on se situe dans une période où les mouvements d’opposition au régime sont nombreux. En effet, la présence de 10 manifestations supplémentaires durant un mois augmente de 14% le nombre de manifestations pro-régime le mois suivant. C’est aussi le cas lorsque des manifestations anti-régime agitent les pays frontaliers du pays considéré.

Par ailleurs, on observerait davantage de mobilisations pro-régime durant une période qui précède des élections, ou alors qui précède la tentative d’un coup d’Etat [renvoi à la figure insérée ci-dessous]. Ces situations, durant lesquelles la légitimité du pouvoir en place est questionnée, imposent une réponse de l’Etat afin de stabiliser son assise sur le pouvoir. Elles expliquent donc un surplus de mobilisation pro-gouvernement. Pour autant, à la suite d’élections ou d’une tentative de coup d’Etat, la fréquence des mobilisations pro-régime diminue. Cela peut s’expliquer par l’attitude adoptée par le régime autoritaire : conforté par des élections gagnées ou un coup d’Etat empêché, sa légitimité lui permet de faire l’usage d’une répression directe contre les opposants, et qui n’altère en rien le crédit qui lui est nouvellement accordé.

Relation entre la distance temporelle aux élections passées ou à venir et la probabilité d’occurrence de manifestations pro-régime. Plus les élections approchent, plus la probabilité que des mobilisations pro-gouvernement se produisent augmente. A la suite des élections, la probabilité diminue.

Enfin, ces manifestations sont aussi plus susceptibles d’être organisées lorsque le leader du régime est en poste depuis un long moment, lorsque les médias accordent une couverture médiatique importante aux mouvements d’opposition et à la suite d’attaques terroristes. Toutes ces situations sont en effet capables de détériorer l’image d’un Etat fort, l’exposant ainsi plus facilement à des menaces.

De la sorte, les auteurs soulignent que les ralliements au gouvernement s’expliquent davantage lorsque le régime est dans une situation vulnérable, que lorsque celui-ci connaît une situation prospère.

Conclusion

Cet article permet d’expliquer à la fois la genèse des mobilisations pro-gouvernement mais aussi la manière dont elles jouent un rôle dans la stabilisation du régime en place. En tant qu’outil à disposition de pouvoir politique, les mouvements pro-régime permettent autant de renforcer l’image du régime que d’atténuer les menaces que feraient peser sur lui les diverses forces d’opposition. Pour autant, la méthode étant coûteuse, elle ne peut être mobilisée qu’avec parcimonie par le gouvernement, qui doit alors la combiner avec d’autres instruments répressifs plus traditionnels. C’est donc principalement lors des périodes où le régime est fragilisé, et donc le plus vulnérable, que le recours à la mobilisation pro-gouvernement semble se démarquer.

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Comparative Political Studies, 2019. DOI: 10.1177/0010414019843559